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Michel POLAC
20/09/2000

Je le confesse, j’ai été dépucelé politiquement par Michel Polac. Ca se passait tous les samedis soirs et ça a duré 6 ans, de 1981 à 1987. Le lieu de rendez-vous : Droit de réponse ; l’adresse : TF1, qui n’était pas encore la prostituée vendue au plus offrant qu’elle est devenue aujourd’hui. Droit de réponse , c’était en quelque sorte une maison de passe, un vrai bordel pour conscrits, une émission foutoir d’où la ménagère de moins de cinquante ans était exclue. La parole s’y exprimait sans préservatif ; on ne se doutait pas que ceux qui avaient quelque chose à dire seraient bientôt remplacés par ceux qui ont quelque chose à vendre, on ne cherchait pas encore à optimiser l’audience du panel des CSP+ à l'heure du prime time.

Temps alors bénis de licence intellectuelle… Dans la France de la fin des années 70, qui aspirait à la médiocrité d'une modernité petite-bourgeoise, où Maritie et Gilbert Carpentier diffusaient en toute légalité l’opium du peuple du samedi soir, Droit de réponse a été ce grand vent d’air frais, ce rêve de démocratie directe, cette utopie concrète, une parenthèse insensée et trop vite refermée. Déjà, le décor de brasserie enfumée annonçait la couleur : on devinait qu’on n’allait pas nous offrir du surgelé hygiéniste, du ron-ron ORTF pré-mâché, on savait que ça n’allait pas être non plus le café du commerce où s’étalerait la bêtise triomphante. Non, la brasserie de Polac, c’était bien plutôt ce lieu de tous les possibles, cette éprouvette politique aux réactions chimiques inattendues, où la diversité sociale et le risque du direct autorisaient le débat, la discussion, l’argumentation : le journaliste se frottait au professeur, l’ancien combattant s’indignait contre le jeune, l’ouvrier osait toiser le patron, la pute se payait la bourgeoise. C’était le pays réel qui s’invitait à une table d’où le pays légal l’avait exclu, pour cause de mauvaises manières.

Polac, en vieil anar refusant de s’incliner devant les hiérarchies, s’y amusait à bousculer aussi bien les statutaires que les statuaires. L’ordre moral, les Légions d’Honneur, les titres : il avait déjà montré par le passé le peu de respect dans lequel il les tenaient. Et il en avait payé le prix fort : 2 fois viré de la télé pour anti-conformisme. Aussi, son retour à la télé en 1981, c’était un peu sa revanche, en forme de bras d’honneur aux bien-pensant. Chez Polac, on s’y engueulait comme sur un marché provençal, avec des arguments de plus ou moins bonne foi, reconnaissons-le. Le sévère Claude Cabanes ferraillait avec un Jamet plus sanguin que jamais, et Jean-François Kahn rodait déjà le rôle de donneur de leçons qu’il tiendrait plus tard, ne reculant devant aucune contradiction, pratiquant l’art de la contorsion à son sommet, coupant la parole aux Bouguereau, Copin, Ferenczi et Benichou. Dans cet univers masculin, les apparitions trop rares de Laure Adler tranchaient avec bonheur. Et alors les yeux de Polac pétillaient de satisfaction gourmande pendant qu’il tirait sur sa pipe nonchalamment : il avait réussi son rêve de télé, sublimer la politique en objet de désir, éveiller l’esprit critique, faire se taire deux heures par semaine la basse-cour qui faisait l’opinion le reste du temps.

On se souvient que Polac avait donné carte blanche à Siné, Wolinsky et Cabu pour illustrer en direct son émission, ce qui en a fait s’étrangler de rage plus d’un du côté de Neuilly-Auteuil-Passy, dans cette France faizandée du Figaro-Magazine. C’est d’ailleurs un dessin de Cabu qui valut à Polac de quitter la télé avec les honneurs. Il faut dire que Polac ne faisait pas dans la facilité, n’hésitant pas par exemple à s’attaquer au Citizen Kane français, Robert Hersant, ou à dénoncer le scandale des notaires, ou les magouilles des casinos. Sa dernière émission justement, il la consacra à la corruption dans le bâtiment, par défi envers son nouvel employeur Bouygues. Et il laissa passer ce mot sublime de Cabu : " une maison de maçon, un pont de maçon, une télé de m… ". Cette phrase, Bouygues ne l’a guère goûtée. On croit comprendre pourquoi. C’est que chez ces gens-là, il est des sujets qui fâchent, des vérités interdites, des endroits où on ne doit pas mettre les pieds si on ne sait pas se servir des couteaux à poisson. En 24 heures, Polac était viré, non sans avoir administré la preuve que la liberté d’expression n’était qu’une maîtresse tout juste tolérée par les puissances d’argent. Rétrospectivement, on mesure l’abîme qui sépare l’audace d’un Polac de la fausse irrévérence des laquais du pouvoir qui lui ont succédé, les Field, Delarue et Karl Zéro, qui eux ont rapidement compris qu’on ne mord pas la main qui vous nourrit.

Alors, depuis, Polac s’est retiré sur ses terres, celles de la littérature. On n’avait pas oublié qu’on lui devait dans les années 50 la création de cette émission-culte Le masque et la plume . On savait qu’il avait également publié une dizaine de romans, plus ou moins aboutis. Son retour à la chronique littéraire n’a donc surpris personne, et surtout pas nous, les orphelins de Droit de réponse . On peut dire qu’il aura été pour beaucoup plus qu’un professeur de littérature : une sorte de grand frère ou d’oncle qui vous initie aux secrets de l’édition et qui vous aide à décrypter les généalogies d’écrivains. Nombreux sont ceux qui lui doivent leurs premières lectures de Dostoïevski, Kundera, Cioran ou Beckett. Déjà, Droit de réponse s’offrait des escapades dans le monde des livres et Polac y rappelait qu’on gagne toujours à s’éloigner des sentiers battus, loin des Jardin inodores qu’une certaine presse complaisante veut nous faire respirer. Alors que la critique littéraire avait déserté la télé pour laisser place à la promotion, alors que la presse écrite s’enfonçait dans le copinage, Polac continuait à faire partager son goût des vrais livres, les subversifs, les suffocants, les dépaysants sans tenir compte de l’actualité éditoriale, livres qu’il cueillait un peu partout en Russie, au Japon ou aux Etats-Unis, et à toutes les époques. Après son passage sur TF1, il avait tenu une boutique peu éclairée sur M6, si peu éclairée d’ailleurs que certains qui ne captaient pas bien l’émission l’écoutaient religieusement comme on écoute la radio, sans l’image. Puis ce furent France-inter et Charlie Hebdo qui l’accueillirent, et on peut encore l’y entendre et l’y lire.

Polac, c’est finalement un homme libre comme on en voit peu. Un de ceux qui vous montre que vivre " sans dieu ni maître ", c’est peut-être possible. Dans l'univers des médias où l'arrogance des bonimenteurs télévisuels s'exprime avec moins de 200 mots de vocabulaire, où le livre est tenu pour un objet de décor pour bibliothèque au Juste prix, où la liberté se résume à celle du consommateur, et où la servilité à l'égard du maître est contractuelle, on se dit que notre Polac fait un peu figure de dinosaure, une espèce en voie de disparition.

Vandale
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